L’affaire Audin dans l’histoire par Alain Ruscio | 1

par Ajma

Dimanche 16 septembre 2018

Nous publions les bonnes feuilles relatives à l’affaire Audin dans l’ouvrage d’Alain Ruscio, « Les Communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962 », paru aux Éditions La Découverte le 14 février 2019. Ce chapitre retrace utilement les réactions et les mobilisations en France, où Pierre Vidal-Naquet a joué un rôle important, dans les mois et les années qui suivirent l’assassinat du jeune mathématicien membre du parti communiste algérien par les parachutistes français.

L’affaire Audin dans l’Histoire, par Alain Ruscio

Maurice Audin était membre du Parti communiste algérien depuis 1950 — il avait alors dix-huit ans. Mathématicien brillant, assistant à la faculté d’Alger, il s’apprêtait à soutenir une thèse et à devenir ainsi un des plus jeunes docteurs ès sciences de France. Son directeur, René de Possel, témoigna de la qualité exceptionnelle des travaux de celui qui était un des espoirs de la recherche française [1]. Après l’interdiction du PCA en septembre 1955, ses dirigeants avaient estimé qu’Audin, qui n’avait pas de responsabilités politiques de premier plan et n’était pas forcément fiché, serait plus utile dans un travail discret que dans la lutte armée. Il hébergea des militants traqués, stocka de la documentation, etc. Il participa également à des activités dangereuses, comme par exemple l’exfiltration vers les pays socialistes du secrétaire général Larbi Bouhali en septembre 1956 : ce fut en quelque sorte une affaire de famille, Maurice Audin ayant assuré la logistique avec sa sœur Charlie et son beau-frère Christian Buono.

L’affaire Audin, l’« affaire de la France »

L’engrenage se met en place le 9 juin 1957. Le docteur Georges Hadjadj, membre du PCA, est arrêté. Torturé, il résiste durant trois jours, mais craque devant la menace de torturer sa femme : il finit, le 11 dans la soirée, par dire qu’il a soigné Paul Caballero, un dirigeant communiste de premier plan, au domicile de la famille Audin. Les paras s’y précipitent. C’est là, à 23 heures, en présence de sa femme et de ses enfants, que Maurice Audin est arrêté. Josette proteste, sa fille aînée Michèle – trois ans – donne même des coups de pieds aux paras [2]. Le prisonnier est transporté à El Biar, dans un immeuble « réservé », où déjà Ali Boumendjel avait été assassiné. Là, les tortionnaires, joignant l’imbécillité à la bestialité, persuadés d’avoir capturé un « gros poisson », passent immédiatement à la « manière forte ». Le docteur Hadjadj est mis en sa présence aux environs d’une heure du matin. Audin a déjà été torturé, donc deux heures après son incarcération… Henri Alleg est arrêté au domicile d’Audin le lendemain, 12 juin. Dans la soirée, il est mis en présence de son ami et camarade : « Il faisait chaud. Maurice portait une chemisette. Je revois son visage défait. Son bourreau l’a amené devant moi et lui a crié : “Audin, dis à ton ami les horreurs qu’on t’a faites hier soir. Ainsi, ça lui évitera de les subir, lui aussi !” Maurice m’a regardé. Il a juste lâché dans un souffle : “C’est dur, Henri…” [3]. »

Le 21 juin, le drame atteint son point de non-retour. Les tortionnaires tuent leur prisonnier. Mais il faut immédiatement maquiller le crime. Une partie de la presse métropolitaine bruisse encore des échos de la protestation contre les exactions de la bataille d’Alger. Si des « disparitions » de ce type sont alors nombreuses, il ne s’agit la plupart du temps « que » de « musulmans ». Dans le cas Audin, il s’agit d’un jeune homme, père de famille et assistant à l’université, sans aucune activité terroriste. C’est à ce moment qu’est imaginée la version « tentative de fuite », cafouilleuse, mal ficelée et non crédible même chez les partisans de la guerre. Le 1er juillet, elle devient pourtant la thèse officielle. L’affaire commence à faire grand bruit. Le rôle de Josette, son épouse, est central dans son déclenchement. C’est en grande partie grâce à elle que l’assassinat du jeune homme est devenu l’« affaire de la France [4] ». Maintenue de force à son domicile durant les quatre premiers jours qui suivent l’arrestation de son mari, elle s’engage dès qu’elle peut prendre contact avec l’extérieur. Elle exige des entretiens auprès de l’état-major, puis auprès d’une Commission de sauvegarde des libertés. Informée le 1er juillet par le colonel Trinquier de la version officielle, l’évasion, elle dépose plainte dès le 4. Le procès qui s’ensuivra s’achèvera par un non-lieu.

Les communistes commencent alors une campagne de dénonciation du crime, même si bien des éléments échappent encore aux contemporains. Le 16 juillet, Jacques Duclos interpelle le gouvernement et cite pour la première fois à la tribune de l’Assemblée nationale les noms de Maurice Audin et d’Henri Alleg. Après avoir évoqué la thèse officielle, il interroge : « Qu’y a-t-il de vrai dans cette information ? Nous savons que de prétendues évasions peuvent cacher des assassinats. » Le 25 septembre, nouvelle interpellation. Cette fois, Duclos n’émet plus une hypothèse tragique mais affirme : « Je demande qu’on nous dise dans quelles conditions et par qui Maurice Audin a été assassiné. » L’Assemblée s’enflamme. L’échange est littéralement haché par des invectives, des interruptions, des cris, reproduits au Journal officiel. Le ministre Lacoste répond : « Vous avez dit que M. Audin a été assassiné. Qu’en savez-vous ? Alors, il vous suffit, M. Duclos, de dire à la tribune de cette Assemblée qu’on a tué, qu’on a assassiné, sans que vous apportiez aucune preuve, et il faut que nous, nous supportions le poids de forfaits qui n’ont pas été commis ! » Comme il est pressé par les députés communistes qui répètent sans cesse « Où est Maurice Audin ? », il lâche : « Qui a tué Maurice Audin ? C’est vous les assassins ! Vous avez tué des femmes et des enfants à Alger ! » Le ministre était un sanguin. Il n’a donc pas contrôlé son langage et a dit le même jour à la tribune de l’Assemblée, à la fois qu’Audin s’était évadé et qu’il avait été tué… Le cynisme rejoint ici la bêtise : le ministre était à ce moment nécessairement informé de la fin tragique du jeune militant [5].

Par la suite, la presse communiste informera régulièrement ses lecteurs des démarches de Josette Audin et mènera campagne [6]. Mais contrairement à ce qui s’était passé durant la guerre d’Indochine (affaires Henri Martin et Raymonde Dien), le PCF ne prend pas en main — en tout cas pas seul — la protestation. On retrouvera la même pratique lors de l’affaire Henri Alleg. Choix de l’efficacité ? Difficultés à faire seuls de l’agit’ prop’ ? Ou, plus simplement, volonté d’intellectuels anticolonialistes de se libérer totalement de la tutelle du PCF ?

Le Comité Audin et le rôle de Pierre Vidal-Naquet

Le 13 août, Le Monde et L’Humanité publient une première lettre de Josette Audin : « Qu’est devenu Maurice Audin ? » Le 15, France Observateur titre : « Après l’affaire Alleg, l’affaire Audin [7]. » Les multiples courriers écrits, les nombreuses démarches effectuées par Josette Audin éveillent l’intérêt de femmes et d’hommes engagés dans la lutte contre la guerre. Un professeur d’anglais du Prytanée militaire de La Flèche (Sarthe), Jean-Fernand Cahen, est un des premiers à lancer l’idée de mettre sur pied un Comité Maurice Audin [8]. D’autres, intellectuels communistes comme Michel Crouzet [9] ou Luc Montagnier [10], lancent en marge de leur parti une première pétition. Début septembre, Pierre Vidal-Naquet reçoit une lettre de Josette Audin [11]. L’idée d’un comité national germe. Il est officiellement fondé en novembre, autour de Pierre Vidal-Naquet, Michel Crouzet, Luc Montagnier, Laurent Schwartz, Jean Dresch et Henri-Irénée Marrou. Le Comité Audin organisera divers meetings et rencontres en toute indépendance, même si parfois des orateurs communistes y prirent la parole, comme par exemple le 18 mars 1958 à Paris, au meeting du Comité et de la Ligue des droits de l’homme, Marcel Paul [12]. Mais d’autres initiatives donneront la parole à un éventail très large de personnalités non communistes, telle la rencontre du 30 mai 1958 à l’Hôtel Lutétia, avec Daniel Mayer, Jean-Paul Sartre, François Mauriac et le général Pierre Billotte (1906-1992, alors député gaulliste de gauche).

En mai 1958 les Éditions de Minuit publient un ouvrage synthétique de Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin. Avec la participation active de son éditeur Jérôme Lindon dans la rédaction du livre, cet éminent spécialiste de l’Antiquité grecque livre là un véritable modèle d’écriture de l’histoire immédiate : l’arrestation, la reconstitution du meurtre, le démontage méticuleux de la fabrication du mensonge d’État, etc. [13]. Nulle réfutation, a fortiori nulle demande d’inculpation contre l’auteur ne fut émise, ce qui avait valeur d’aveu.

Pierre Vidal-Naquet, Georges Kiejman et Michel Foucault

L’hypocrisie d’État, en tout cas, ne faiblit pas. En février 1959 est annoncée la mise en procès, pour « reconstitution de ligue dissoute » (le PCA, interdit en septembre 1955) et « atteinte à la sûreté de l’État », de plusieurs militants. Le nom de Maurice Audin est sur la liste des accusés, ce qui provoque l’émotion que l’on imagine. Le procès s’ouvre à Alger le 13 juin 1960. Sont cités, outre Maurice Audin, Ahmed Akkache, Henri Alleg, Constant Tiffou, Christian Buono [14], Fernand Boillat, André Moine, Paul Caballero, Georges Catogni, Louis Rives et Jeanne Jornet. La défense est menée par Me René-William Thorp [15], ancien bâtonnier du barreau de Paris (1955-1957), président de l’Association pour la sauvegarde des institutions judiciaires et la défense des libertés individuelles. Devenue une des grandes plumes de L’Humanité, Madeleine Riffaud est chargée de couvrir le procès : « Entre Akkache et Alleg, une place est vide, à Alger, au banc des accusés : celle du jeune savant algérien Maurice Audin, fantôme que les militaires s’obstinent, après le renvoi du procès de 1959 à vouloir condamner “par contumace”, comme s’il était “en fuite”. […] Dimanche, le bâtonnier Thorp a été accueilli à l’aéroport par ses confrères parisiens et par la frêle silhouette courageuse, le visage pâle de celle qui a perdu, il y a exactement trois ans aujourd’hui, le mari qu’elle aimait. Tout à l’heure, à l’ouverture du procès d’Akkache et d’Alleg, quand le président aura appelé dans le vide l’accusé Maurice Audin, c’est Josette Audin qui se lèvera à sa place. Ainsi que la loi l’y autorise, elle doit pouvoir expliquer au tribunal pourquoi son mari est absent [16]. »

Le procès commence sous les pires auspices [17]. Le commissaire du gouvernement demande – et évidemment obtient – le huis clos. Réplique immédiate de l’un des avocats, Me Léo Matarasso : « Il faut que le tribunal sache que de toute façon tout ce qui sera dit ici sera connu dans le monde entier. Nous en prenons la responsabilité, quoi qu’il puisse nous en coûter. » Puis ce qui devait arriver arrive : le président Catherineau procède à l’appel des accusés et se fait confirmer leur identité. Quand il prononce le nom de Maurice Audin, Me Thorp se lève et déclare : « Monsieur le président, Mme Audin est là pour expliquer au tribunal les raisons de l’absence de son mari. » Réplique embarrassée du président : « Nous verrons cela tout à l’heure. » Chacun est dans son rôle. Me Thorp demande alors à ce que Mme Audin soit entendue avant le huis clos. Devant les hésitations, les accusés et les avocats provoquent un véritable tumulte. Me Matarasso : « Vous voulez le huis clos pour condamner un mort. » Ahmed Akkache : « Ce sont les assassins et les tortionnaires que l’on protège encore et toujours. » Henri Alleg : « Vous avez peur de ce mort. » L’auteur de La Question décide alors de dire à haute voix les noms de ses tortionnaires :
« HA : J’ai nommé Érulin.
Le président : Taisez-vous.
HA : Le lieutenant Charbonnier.
Le président : Taisez-vous.
HA : Tevis.
Le président : Gardes ! »
Le président fait évacuer la salle. Alleg et Akkache, considérés comme les plus violents des accusés, sont expulsés, menottes aux poignets.
Josette Audin réussit à placer deux phrases : « Appelez donc Maurice Audin pour qu’il s’explique aussi. Je demande à être entendue. » Mais sa demande n’est pas retenue. Elle fait alors à la presse une déclaration : « J’étais venue ici comme le code m’y autorise, assistée de mon avocat, Me William Thorp, pour exposer les raisons de l’absence de mon mari, Maurice Audin, cité par contumace. Le président ayant refusé à mon avocat de m’assister et ayant rejeté son droit à la défense, j’ai décidé de quitter l’audience en signe de protestation indignée. Privée de ce concours, je me réserve de me pourvoir en cassation contre le jugement à intervenir. J’aurais dit ici les raisons de l’absence de mon mari et qui devaient amener à l’extinction de l’action publique. Mon mari est mort étranglé par le lieutenant Charbonnier, qui l’interrogeait, et après qu’il eût refusé de parler, malgré les affreuses tortures qu’on lui faisait subir. » À la suite de ces incidents graves, les accusés refusent de s’exprimer devant le tribunal [18]. Le 15 juin, après donc seulement deux jours de procès, Ahmed Akkache et André Moine sont condamnés à vingt ans de réclusion criminelle, Paul Caballero et Georges Catogni à quinze ans, Henri Alleg à dix ans, Christian Buono à cinq ans, les autres écopant de peines moins lourdes. « Comme on nous faisait évacuer de nouveau, les communistes algériens se levèrent spontanément et crièrent tous ensemble : “Vive l’indépendance nationale de l’Algérie !” » (Madeleine Riffaud).

L’affaire Audin dans l’histoire par Alain Ruscio | 2

L’assassin : les deux hypothèses

Longtemps, notamment après l’enquête minutieuse de Pierre Vidal-Naquet, une thèse a été exposée : « Le lieutenant C. [Charbonnier], ne parvenant pas à tirer de Maurice Audin les renseignements qu’il souhaitait obtenir, a une crise de fureur ; il bondit à la gorge de Maurice Audin et l’étrangle [19]. » Durant quarante ans, cette thèse fut acceptée comme une évidence par le comité et, d’une façon plus générale, par tous ceux qui s’étaient intéressés à l’affaire (on a vu que Josette Audin l’avait reprise lors du procès intenté à son mari). Au point qu’il se murmura que le général de Gaulle en personne avait émis le désir de voir infliger à Charbonnier une « lourde peine de travaux forcés [20] ».

Quarante-trois ans après le crime, de nouveaux éléments apparaissent. Le 24 juillet 2000, Michel Charbonnier, fils du principal accusé, écrit une lettre à l’hebdomadaire Marianne. Il disculpe son père qui, prétend-il, avait été éloigné avant le drame [21]. Puis, dans un entretien accordé à Florence Beaugé, le vieux général Aussaresses confirme : « La seule chose que je peux vous dire, c’est que ce n’était pas Charbonnier. Il n’était pas dans le secteur à ce moment-là [22]. » Certes, Aussaresses, l’ancien chef des commandos de tueurs ne peut être cru sur parole, certes, il est l’antipathie faite homme. Mais pourquoi mentirait-il, à la fin de son existence, sur l’identité de l’assassin ? Quel intérêt sordide y trouverait-il ?

Dix années passent encore. Nathalie Funès, une journaliste du Nouvel Observateur [23] effectuant une enquête historique sur le camp de Lodi (où furent internés des centaines de pieds-noirs favorables à l’indépendance, dont beaucoup de communistes), découvre un texte écrit de la main du colonel Yves Godard, ancien de la bataille d’Alger (il y était chargé du renseignement), mais aussi plus tard activiste de l’OAS. Décédé en 1975, Godard avait déposé ses archives à la Hoover Institution de l’université Stanford, en Californie, probablement pour ne pas faire de don, même posthume, à une France qui à ses yeux avait trahi son idéal d’Algérie française. Document important, car l’ancien officier, furieux de l’hypocrisie des responsables politiques et militaires de l’époque, y a écrit que ses supérieurs étaient évidemment informés – et donc complices : « J’ai moi-même affirmé à Guillaumat [alors ministre de la Défense dans le cabinet Debré], en décembre 1959, que Charbonnier n’était pas le meurtrier d’Audin. C’est vrai. » Il avance alors un nom : « L’agent d’exécution étant le propre aide de camp du général Massu, le sous-lieutenant Garcet de l’INF [Infanterie] coloniale, assisté du commandant Aussaresses. » C’est la première fois à notre connaissance que ce nom, Gérard Garcet, apparaît. Ancien résistant, élève officier à Saint-Cyr, ancien du bataillon français de Corée), il avait des convictions anticommunistes fortes, qui le menèrent lui aussi, ensuite, dans les rangs de l’OAS. Après la mort en 2013 du général Aussaresses — à quatre-vingt-quinze ans : il aura donc vécu soixante-dix ans de plus que Maurice Audin… — paraît un livre d’entretiens avec un journaliste, Jean-Charles Deniau [24]. Il y lâche : « Eh bien oui, on a tué Audin. Voilà ! » Et Massu était « dans le coup » : c’est lui qui aurait — implicitement, selon son habitude — laissé entendre à Aussaresses que le moment était venu de se débarrasser d’Audin.

La version Godard-Aussaresses chargeant Garcet peut paraître suspecte, chacun pouvant, par calcul politicien et revanchard, distiller quelques éléments de vérité au milieu de calomnies invérifiables. Mais, affirme l’historienne Sylvie Thénault, « qu’il ait été étranglé par l’un de ses tortionnaires, exécuté par un commando spécialisé ou qu’il soit décédé sous la torture, Audin est l’une des victimes de la torture et du système répressif mis en place à Alger en 1957. La responsabilité de l’État, à travers celle de l’armée, est engagée [25] ».

Les assassins d’Audin et leurs complices pensaient peut-être qu’avec les années et la disparition, hélas, de certains acteurs-témoins de premier ordre (Laurent Schwartz est décédé le 4 juillet 2002, Pierre Vidal-Naquet le 29 juillet 2006), Maurice Audin entrerait peu à peu dans l’anonymat. Il n’en fut rien. La mémoire algérienne n’a pas oublié ce héros. Une place, au cœur d’Alger, lui rend hommage. La promotion 2005 de l’École nationale d’administration d’Alger porte également son nom. En France, comme il était naturel, diverses municipalités communistes (Saint-Denis, Bobigny, Le Blanc-Mesnil…) ont baptisé des rues ou des places de son nom. À Paris, le 26 mai 2004, le maire socialiste, Bertrand Delanoë, a également inauguré une place Maurice-Audin, en présence de Josette Audin, de Pierre Vidal-Naquet et d’Henri Alleg. L’avènement de la gauche socialiste au pouvoir, en 2012, amena quelques changements dans le domaine de la politique mémorielle. Josette Audin, infatigable, reprit sa plume pour écrire au nouveau président [26], lui demandant de profiter d’un voyage programmé à Alger pour prononcer une « condamnation ferme de la torture et des exécutions sommaires commises par la France pendant la guerre d’Algérie ». Pour la première fois depuis la disparition du militant, une voix officielle lui répondit. Le président Hollande affirma que l’État français devait « faire face à ses responsabilités et au devoir qui lui incombe » envers la famille Audin, mais aussi devant l’« ensemble des Français ». Ce même président, lors de son voyage en Algérie, fit un geste symbolique, demandant à faire une étape sur la place Maurice-Audin, le 20 décembre 2012.

En mai 2017, diverses personnalités écrivirent au président nouvellement élu, Emmanuel Macron, l’enjoignant de mettre ses actes en accord avec ses paroles (il avait promis lors de la campagne un « geste fort » sur les questions mémorielles liées à la guerre d’Algérie). Le président a effectivement téléphoné personnellement à Josette Audin, le 11 juin 2017 [27]. Une année plus tard — et ce long délai montre qu’il s’est agi d’une position mûrement réfléchie —, le 13 septembre 2018, le président Macron a fait connaître une déclaration [28], qu’il a doublée d’un geste symbolique, une visite à la veuve et aux enfants du militant assassiné. Que disait le texte présidentiel ? Que l’« évasion » d’Audin était « manifestement une mise en scène visant à camoufler sa mort », qu’on avait le « certitude » qu’il avait été auparavant « torturé ». Mais le texte dépassait le cas, déjà suffisamment terrible, de Maurice Audin. Il dénonçait un « système, dont les gouvernements successifs ont permis le développement […], appelé “arrestation-détention” à l’époque même, qui autoris[ait] les forces de l’ordre à arrêter, détenir et interroger tout “suspect” dans l’objectif d’une lutte plus efficace contre l’adversaire ». Mais qui était responsable de ce « système » ? Dans un paragraphe suivant, les « gouvernements successifs » étaient directement mis en cause, quoiqu’avec une formule minimale : ils auraient échoué « à prévenir et à punir le recours à la torture ». La déclaration s’achevait sur un appel à poursuivre le travail historique, poursuite facilitée par la « libre consultation tous les fonds d’archives de l’État qui concernent ce sujet » et le recours à de nouveaux témoignages.

Ce geste fort fut reçu avec une grande satisfaction, évidemment avant tout par Josette Audin – quatre-vingt-sept ans en 2018 – et ses enfants, ainsi que par tous ceux, nombreux, qui avaient œuvré, certains depuis 1957, pour aboutir à cette déclaration. Mais aussi par la communauté des historiens : ce que la recherche avait établi depuis fort longtemps était désormais sanctionné par un acte fort, reconnaissant la responsabilité de l’État, et non plus de quelques individus violents, écrivit l’historienne Sylvie Thénault, qui avait accompagné la famille dans les ultimes démarches [29]. Sa collègue Raphaëlle Branche enchaînant : « Il ne sera plus possible de nier le caractère systématique de la torture en Algérie [30]. »

« Système »… Ce mot dut rappeler aux anciens opposants à la guerre d’Algérie une formule sartrienne : « Le colonialisme est un système [31]. » Après la déclaration d’Emmanuel Macron, nul ne peut nier désormais que la torture fut un système…

Alain Ruscio


[1] René DE POSSEL, « Mon assistant, Maurice Audin », Les Lettres françaises, 19 décembre 1957.

[2] Michèle AUDIN, Une vie brève, L’Arbalète/Gallimard, Paris, 2013.

[3] Henri ALLEG, La Question, éditions de Minuit, 1958.

[4] Titre de l’éditorial (non signé) des Lettres françaises, 29 mai 1958.

[5] Pierre BRANA et Joëlle DUSSEAU, Robert Lacoste (1898-1989). De la Dordogne à l’Algérie, un socialiste devant l’histoire, L’Harmattan/Fondation Jean Jaurès/OURS, Paris, 2010.

[6] Josette AUDIN, « Lettre à Me Maurice Garçon », L’Humanité, 26 septembre 1957 ; numéro spécial, France nouvelle, 2 décembre 1959.

[7] L’« affaire Audin » avait précédé de peu, on l’a vu, l’« affaire Alleg ».

[8] Gérard BOËLDIEU, « À l’origine du comité Audin : Jean-Fernand Cahen », in Raphaëlle BRANCHE et Sylvie THENAULT (dir.), La France en guerre, 1954-1952. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne, op. cit.

[9] Devenu ensuite professeur de littérature française, spécialiste de Stendhal.

[10] Plus tard « découvreur » du virus du sida, prix Nobel de médecine 1983.

[11] Pauline SCHMITT PANTEL, « Pierre Vidal-Naquet, historien engagé. Autour de L’Affaire Audin », Anabases. Traditions et réceptions de l’Antiquité, n° 15, 2012.

[12] Une autre exception était Gilberte Alleg, mais c’est plus comme épouse et témoin que comme militante communiste qu’elle avait été invitée.

[13] Travail d’histoire entièrement confirmé par la suite, à l’exception des circonstances de l’assassinat.

[14] Voir : Christian BUONO, Témoignage d’une babouche noire (École de guerre 1954-1966), Nouvelle édition Pleine Plume, Paris, 1989.

[15] Voir son ouvrage de réflexions et autobiographique : René-William THORP, Vues sur la justice, Fayard, Paris, 1962.

[16] Madeleine RIFFAUD, « Un grand procès s’ouvre ce matin à Alger », L’Humanité, 13 juin 1960.

[17] Détails d’après les comptes rendus de Madeleine RIFFAUD dans L’Humanité, 13 juin (loc. cit.), puis : « Huis clos au procès d’Alger », 14 juin ; « Lourdes peines au procès d’Alger », 16 juin ; et, dans Le Monde, de Jean-Marc THEOLLEYRE, « Tumulte au procès du Parti communiste algérien », 14 juin ; « Le tribunal rejette en audience publique une demande de levée de huis clos déposée par la défense », 15 juin.

[18] À l’exception de Constant Tiffou, qui s’était désolidarisé su PCA (« Un accusé brise la consigne du silence », Paris-Presse, 15 juin 1960) ; il sera acquitté.

[19] « Maurice Audin aurait été étranglé au cours d’un interrogatoire au centre de tri d’El-Biar », Le Monde, 4 décembre 1959. Cet article, qui rendait compte d’un communiqué du Comité Maurice Audin, précisait que ce dernier avait cité les noms, et non les initiales.

[20] Propos prononcés devant le garde des Sceaux Edmond Michelet, répétés ensuite à Robert Barrat (voir Pierre VIDAL-NAQUET, « Disparition », in L’Affaire Audin, réédition, Minuit, Paris, 1978).

[21] Michel CHARBONNIER, « Non, mon père n’était pas un bourreau », Marianne, 24 juillet 2000.

[22] Paul AUSSARESSES, Le Monde, 23 novembre 2000.

[23] Nathalie FUNES, « Guerre d’Algérie : révélations sur l’affaire Audin », Le Nouvel Observateur, 1er mars, puis 22 mars 2012.

[24] Jean-Charles DENIAU, La Vérité sur l’Affaire Maurice Audin, Éditions des Équateurs, Sainte-Marguerite-sur-Mer, 2014.

[25] Sylvie THENAULT, « La disparition de Maurice Audin. Les historiens à l’épreuve d’une enquête impossible (1957-2014) », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 31, janvier-février 2017.

[26] Elle avait également, précédemment, écrit au président Sarkozy, mais n’avait jamais reçu de réponse. Sarkozy proposa en revanche à Michèle Audin de lui attribuer la Légion d’honneur (par compensation ?). Proposition évidemment rejetée.

[27] Josette AUDIN, entretien avec l’auteur, 11 juin 2017.

[28] « Déclaration du président de la République a propos de l’affaire Maurice Audin », Histoire coloniale et postcoloniale, 13 septembre 2018, <frama.link/VKudkH_V> .

[29] Sylvie THENAULT, « La reconnaissance des responsabilités de l’État, enfin ! », Le Monde, 14 septembre 2018.

[30] Titre de son interview, Le Monde, 14 septembre 2018.

[31] Jean-Paul SARTRE, « Discours », Paris, Salle Wagram, 27 janvier 1956 (repris sous le titre « Le colonialisme est un système », Les Temps modernes, mars-avril 1956 ; et dans Situations, tome 5, Colonialisme et néocolonialisme, Gallimard, Paris, 1964).

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